Capital Camera Exchange Inc. – Anonymous Amateurs and Professionnals Photographer (2015-2018)

Des gestes et des rituels qui n’existent plus

J’étais né impressionnable et sensible.
Ces deux qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie.
Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi ;
et quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes
dans ce qu’on nomme l’imagination, c’est à dire la mémoire qui revoit et qui repeint en nous.
Alphonse de Lamartine, «Premières préfaces», in Méditations poétiques», Paris, Garnier, 1978, p. 298,
cité par Jean-Jacques Barreau, in Psychanalyse et photographie, Paris, Campagne première, 2016

Je ne sais plus trop bien quand j’ai tenu entre mes mains la toute première diapositive de cette improbable monographie. J’ai dû la découvrir au sortir de mes rêveries nocturnes les yeux éblouis par l’écran de mon ordinateur – ce cerveau robotisé qui me mémorise mieux que tout et pallie ma mémoire amnésique – transmise par un ami au flair infaillible pour la fouille et la trouvaille. Chercheur infatigable, réveillé sans fin par ses cauchemars récurrents, grand amateur de café brésilien ou sénégalais et dévoreur de films piratés, – en pure contradiction avec ses fonctions officielles – ce camarade a infléchi radicalement le cours de mes travaux, les orientant vers la quête affolée de l’objet-trésor.

Désireux d’être là où l’on ne m’attend pas, soucieux de bien saisir mes réelles priorités, de reconnaître où est ma place et de m’y tenir résolument, je pressentais tant la signification de ce que j’accomplissais que le mystérieux de mon existence inconsciente. Convaincu de posséder – dans ce maelström informe et rébarbatif qui apparaîtrait impénétrable à plus d’un – une archive qui n’avait jamais été rassemblée, je me mettais résolument à la tâche dès mon réveil, souhaitant comprendre le sublime que recélait ce chapelet d’images revivifiant et célébrant les protocoles disparus et oubliés de la prise de vue.

Dans mes cogitations critiques, il n’y avait ni myopie ni nostalgie, mais plutôt le constat de ce qui avait caractérisé au milieu du siècle dernier, l’âge d’or des usages populaires de la photographie, laissés derrière par la déferlante numérique, moins de cinquante plus tard. J’étais le premier spectateur de mes œuvres et je m’observais échafauder une iconographie anthropologique sur la culture matérielle de la photographie, ses usages sociaux et son idéologie régulatrice. J’empruntais pour ce faire des histoires vécues par d’autres que moi qui me fléchaient droit au cœur, tant mon intérêt était ancré viscéralement dans la mémoire du corps.

Michel Campeau
02-10-2017