Rudolph Edse, Maria Ilsedore Edse, Frances et Peter : Le photographe amateur et les membres de sa famille

Quelqu’un m’invitait à partager son bonheur jaloux, mais était-ce bien ce que je désirais ?

Dans des courriels successifs adressés au dépositaire de ces archives successorales inestimables, j’avais exprimé mon crève-cœur devant l’éparpillement de ce roman familial. Je craignais l’impossibilité de me porter au secours de ce que je considérais comme un crime archivistique sur les mœurs de la vie conjugale.

Dès les premières images, j’ai été envoûté par ces photographies du dimanche. Ces images de «papa» à l’allure de récit «intime», où le bonheur est palpable, ressemblaient à du cinéma-vérité authentique, à une introspection sereine dénuée de tout rapport toxique. Voilà pourquoi ces souvenirs photographiques signés Rudolph Edse, l’âme et l’orchestrateur charismatique de ce feuilleton sur la famille nucléaire, éparpillé aux quatre vents ou sur le point de l’être, m’ont interpellé aussi puissamment.

Ce pacte autobiographique accidentel à l’esthétique élaborée par Rudolph Edse, repose sur la cueillette aléatoire d’instants du quotidien où chacun joue et semble à tour de rôle agir comme photographe. Car, que l’on soit devant ou derrière l’appareil, il importe peu de jouer faux ou de photographier à tout venant; on reste dans le mentir-vrai. Ces représentations dans lesquelles il fait bon vivre dans l’harmonie et le respect de l’autre étaient tellement idylliques qu’elles semblaient parodier des publicités exaltant la félicité familiale.

Cette collection de photographies sur l’art d’être en famille, sorte de reconstruction de ses bienfaits, nourrissait ma problématique existentielle. Clairement, ce dilettante était un illusionniste, puisque j’étais sous son emprise, hypnotisé par le huis-clos d’une famille de la classe moyenne américaine par lequel Rudolph Edse, professeur émérite en ingénierie aéronautique, revendiquait le droit à un amateurisme éclairé. Quelqu’un m’invitait à partager son bonheur jaloux, mais était-ce bien ce que je désirais ?

Fidèle comme toujours à mes réflexes intériorisés, je me suis emparé de la vie en celluloïd d’êtres étrangement familiers, me passionnant pour une expérience parentale que je n’avais pas vécue ou inventant la «caricature» de celle que j’avais perdue. C’est ainsi que je décidai de donner une deuxième vie aux images qui en avaient connu une première, mais que le temps qui passe avait effacées et auxquelles j’attachais à tout jamais mes délires nostalgiques et fantasmatiques.

Devant cet échiquier des jours, je pressentais la sensualité et le désir de l’étreinte dans les yeux d’un amoureux fou de ceux et celles qu’il chérissait, sentiments et émotions que j’avais ressentis jadis. De ces scènes domestiques, singulières ou banales, reconstruites dans l’immédiateté du moment, Rudolph savait d’instinct s’extraire, se dédoubler, pour devenir un objet de représentation célébrant en technicolor la fusion de la cellule familiale où culture, arts et littérature témoignent d’une intelligence avide de tout connaître.

En regard de ce que nous sommes aujourd’hui et qui irrémédiablement disparaîtra, j’en étais venu à me confondre avec la figure de Rudolph Edse, le caractère autodidacte de sa pratique amateure, son amour de la photographie, sa quête autobiographique involontaire, son altruisme, son âme chevaleresque, son regard mélancolique, sa manière d’apparaître dans ses attributs artistiques et d’y inclure les êtres venus aux rendez-vous des affections.

Dans ma poétique post-moderne réinventée sous le microscope de Rudolph Edse, le monde était parfait.

Michel Campeau

12.09.2016